« Quand l’imaginaire s’invite dans le réel », par Janine Massard

Date: 
30 Mars, 2019
Portrait de Janine Massard

Janine Massard, écrivaine vaudoise dont l’œuvre, en partie autobiographique, se caractérise par une forte réflexion sociale. Découvrez un entretien avec elle dans l'émission "Entre les lignes" dans les archives de la RTS.

La réalité m’a toujours interpellée par son côté inédit, surprenant, surréaliste. Je dirais même qu’elle a plus d’imagination que moi, elle fait partie de la marche du monde, elle « invente » plus de cas de figure que je ne saurais le faire. Voilà pourquoi je m’en inspire. Ce qui fait la différence entre la réalité et ce que je vais mettre sur le papier, c’est ce qu’on appelle l’écriture.

Mais qu’est-ce que l’écriture ? Une manière de transposer le quotidien le plus ordinaire en texte littéraire, comme c’est le cas pour « La petite monnaie des jours ». Dans les années 50, on entre dans la modernité : électricité, téléphone, transports… Ces progrès effraient les personnes des générations qui s’en vont, nées à l’époque de la vitesse du cheval et du train à vapeur, et qui croyaient tout savoir : je les ai nommées « Les Parques », ces figures de la mythologie grecque qui avaient pour mission de filer la trame de la vie des mortels. Elles étaient trois : l’une tenait le fil, l’autre le filait et la troisième le coupait. Dans mon récit, elles captent, au moyen de ce fil, les changements qui se font sous leurs yeux et l’accélération du rythme, elles réalisent que plus rien ne sera comme avant et qu’elles ont perdu leur pouvoir de transmission. 

Avec « Comme si je n’avais pas traversé l’été », je me suis inspirée d’une situation personnelle parce que je me suis retrouvée prise dans un scénario incroyable : ma fille aînée atteinte d’un cancer lent et tellement bête qu’il est facile de le contourner affirmaient les médecins, et mon mari qui sent ses forces diminuer chaque jour davantage et doit être hospitalisé. Il faut plus de deux semaines aux médecins pour établir un diagnostic : un mélanome malin qui progresse en vitesse exponentielle, la vitesse même des fusées, est tellement avancé qu’il est impossible de le soigner, il n’a plus que quinze jours de vie… Une vraie histoire de fous… Trois ans et quelques mois séparent ces deux morts et ma fille cadette et moi devrons apprendre à survivre. J’avais l’impression d’être poursuivie par un scénariste fou ! Dans ce cas de figure, je suis dans une histoire inimaginable et l’écriture m’a permis de mettre des mots sur cette tragédie.

Ensuite, vient « Le jardin face à la France » dans lequel je reviens sur les premières années de ma vie, dans une maison inconfortable, et où l’on voit apparaître une petite morte dans les branches d’un arbre. Là, aussi, l’imagination s’invite dans la réalité et me permet de revenir sur le thème de la perte d’un enfant. Ce livre m’a valu de faire une émission avec Sylvie Tannette sur ce lieu magique. Il devrait pouvoir être réécouté sur le site de la Radio Suisse romande.

« L’Héritage allemand » est un livre qui m’est très mystérieux, comme si les horreurs de la guerre s’invitaient, sous forme de maladie, dans la destinée des générations qui viennent ensuite. C’est une interrogation sur les crimes du passé qui rebondissent ensuite dans le présent des survivants et de leurs descendants.  Ce roman a été publié en 2013 en traduction russe et comme cette année-là, la Suisse était invitée d’honneur au Salon du Livre de Moscou, j’ai fait le voyage et l’ai présenté en public – avec traduction consécutive, bien entendu. 

Mais là où, désentravée de cette période plus que difficile sur le plan personnel, je vais pouvoir m’éclater enfin, c’est dans un recueil de nouvelles « Childéric et Cathy sont dans un bateau » : je pars de situations réelles, observées, vécues ou entendues, pour en faire un texte. J’ai eu l’impression de jongler avec les mots, d’avoir retrouvé une sorte de liberté. Cinq de ces nouvelles ont été diffusées sur Espace 2 où elles peuvent être écoutées.

Puis vient ce livre, sur fond d’Histoire : Gens du Lac, sur le sujet de passages de réfugiés dans la nuit de la guerre. Un oncle pêcheur et son père ont aidé la Résistance pendant la guerre, c’est ce que m’a révélé, leur fille, ma cousine Josiane, en me remettant quelques documents et en me donnant les informations sur la pêche nocturne, sur le silence qui avait entouré ces actes, et sur le fonctionnement du restaurant familial, au cœur de l’entreprise... Pour le reste, j’ai dû aller consulter des journaux de l’époque aux archives cantonales. Dans ce cas, je dirais que mon imaginaire a dû se recycler dans la compréhension du fonctionnement des faits, fouiller les silences nocturnes sur le lac... Pas facile, mais mon expérience de l’écriture m’a été d’un heureux secours. Sans cela, cette narration aurait eu la teneur d’un rapport de police !

A travers ces quelques titres, j’ai tenté de démontrer que l’imaginaire est nécessaire pour permettre à l’écriture de rejoindre la littérature. Je n’en ai cité qu’une partie, mais ceux qui me paraissent le plus significatifs.   

Janine Massard

Janine Massard, née en 1939, publie dès 1978 mais connaît son premier succès en 1985 avec « La petite monnaie des jours », récit autobiographique aux Editions d’en bas, prix Schiller 1986, traduit en russe en 1997, réédité en 2013. Suivent : Trois mariages, récits, 1992, Prix des Ecrivains vaudois ; Ce qui reste de Katharina, roman, 1997, Prix Bibliothèque pour Tous ; Comme si je n’avais pas traversé l’été, roman, 2001, Prix Edouard Rod. Ces trois titres, publiés par les éditions de l’Aire à Vevey, sont désormais disponibles dans la collection « L’Aire bleue ». Depuis 2005, elle publie chez Bernard Campiche : Le jardin face à la France, (roman), camPoche No 38 en 2009, Prix de la Fondation vaudoise pour la Culture ; L’héritage allemand, roman, en 2008, traduit en russe par Irina Volevitch, paraît à Moscou chez TEXT en 2013 ; Childéric et Cathy sont dans un bateau, nouvelles, en 2010. Gens du Lac, roman, en 2013. En 2014, réédition en livre de poche de Terre noire d’usine par Bernard Campiche. Question d’honneur, roman, en août 2016. Et puis, le livre de 1978, De seconde classe, édité à Egalyères en 1978, a été réédité en 2016 aux Editions d’en bas, avec une préface de Sergio Belluz.


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